Hier soir, lundi, je suis allée
voir Intouchables, le nouveau film du duo Eric Tolédano – Olivier
Nakache.
Tellement proches, Nos
jours heureux et Intouchables se ressemblent sur certains points.
Une réalisation simple, ou qui semble simple –je suis mal placée pour juger-,
en tous cas sans effets de manche. Dans les deux premiers cependant, les thèmes
abordés (la colonie de vacances, le repas de famille) restent des topoï connus,
déjà visités. C’est drôle, émouvant parfois, ça a du charme, mais sans grande
originalité.
Intouchables est à côté de
cela. Certes, on reconnaît quelques « trucs et astuces » toujours
utiles pour susciter le rire et l’intérêt du spectateur : le côté
« éléphant dans un magasin de porcelaine », les gags basés sur les
décalages culturels (extrait de la musique classique réduit à une musique de
pub, parler franc contre bouche pincée) ou sociaux (dérapage incontrôlé sur le
gravier de la cour, perception de l’art contemporain etc.), le happy end...
Pour autant, le film s’en sort la
tête haute. Cela tient, selon moi, à l’usage d’un ressort comique peu employé
au cinéma : le corps, parfaitement immobile et privé de sensation d’un
homme tétraplégique. Le corps, qui, dans la société, est sans cesse dévoilé,
montré, musclé, bronzé, mince, dynamique, parfait en somme, est pour une fois
moqué non parce qu’il est gros, c’est-à-dire qu’il ne correspond pas à la norme
sociale, mais parce qu’il est totalement inanimé, inutile, et surtout, qu’il
rend la personne qui l’occupe dépendante, donc vulnérable. Intouchables
ose se moquer de la vulnérabilité de ceux qui n’ont que leur esprit pour les
hisser à un niveau de dignité communément intégré, admis, voire imposé par la
société. Intouchables ose poser la question de la dignité dès le début
ou presque, avec les bas de contention, avec la voiture dans laquelle on hisse
la personne en fauteuil etc. Le film, à travers le personnage d’Omar Sy, novice
vis-à-vis du handicap et de ses conséquences, interroge la question de
l’absence de douleur –épisode de la bouilloire- ou de la sexualité des
personnes handicapées sans tabou. Or c’est cette absence de retenue, de tabou,
qui fait naître le rire. Il y a une retenue naturelle à la plupart des hommes à
poser des questions comme « mais comment tu prends ton kiff avec les
filles si t’as plus de sensation ? ». Le personnage de Philippe,
interprété par Cluzet, y répond : « Driss vient d’un monde [celui de
la banlieue] qui ne fait pas de quartier. Il n’a aucune pitié pour moi.
Parfois, il me tend le téléphone. Il oublie que je suis handicapé »
(retranscription approximative). Le personnage de Driss se permet des blagues,
des remarques ou des questions que l’inconscient collectif nous interdit. Une
phrase comme « Pas de bras, pas de chocolat », lâchée par Driss et
laissant du même coup Philippe la bouche ouverte, attendant son M&M’s a
quelque chose de choquant, d’injuste. Mais parce que nous ne sommes ni Driss,
ni Philippe, mais spectateur, regardant un écran depuis notre siège, une
distance se crée. Et c’est de cette distance créée par la salle qu’est
directement issu la libération du spectateur, qui peut alors laisser aller
cette pulsion face à ce qui est communément interdit, tabou et occulté. Oui, on
peut se moquer de plus faible que soi, de plus vulnérable que soi, à condition
qu’existe cette distance, cette faille dans laquelle le rire a les moyens de
s’engouffrer. Mieux encore, François Cluzet n’est pas handicapé ; le
spectateur n’est pris d’aucun remords. Un documentaire sur les véritables
personnes à avoir vécue cette histoire, ici romancée, en aurait sans doute fait
pleurer plus d’un : la distance aurait alors été considérablement
raccourcie, réprimant un rire dès lors jugé dur, presque sadique. Autre point
positif qui déculpabilise le spectateur et le réconcilie avec lui-même, se
moquant de Philippe : le happy end, sans grand chichi, bien qu’un peu facile.
Intouchables, malgré
quelques lourdeurs, réussit par conséquent le pari de trouver la bonne distance
entre personnages et spectateur.